La Résistance au Revest-les-Eaux

 

                                                                            Par Dominique Moretti

 

 

 

C’est parce que j’ai refusé de présenter les armes aux Allemands en septembre 1940 que j’ai été, par un conseil de discipline, radié des sous-marins. Je suis devenu radio à bord du paquebot « André Lebon », puis radio volant à bord du « Richelieu ».

 

            Mon oncle, M. Bonini, facteur receveur au Village, m’avait dit que Louis Camolli était radio. C’est au retour de ma permission libérable que j’ai rencontré Louis : nous nous sommes vite compris. J’ai été démobilisé en novembre 1942 et enrôlé officiellement dans la Résistance début 1943. Louis Camolli était notre responsable de secteur. Je me suis fait embaucher à la mine de bauxite pour éviter le S.T.O. (Service de Travail Obligatoire).

 

            Dans la Résistance, chacun avait son rôle. Il y avait des types qui ne se sont jamais battus dans la rue : ils avaient autre chose à faire. Pour ma part, je donnais des informations à Louis Camolli qui les transmettait à quelqu’un de la Chapelle des Moulins, quelqu’un que je ne connaissais pas. Il a fallu l’après Libération pour que nous nous rencontrions enfin.

 

            La population revestoise ne nous a jamais vendus, mais très peu savaient. Personne ne connaissait personne, c’était pour notre sécurité. Il ne me serait pas venu à l’idée de crier sur le port de Toulon : « C’est moi, Aimé (1), je suis Résistant ! ». Par exemple, j’ai connu l’Aumônier Robineau (2) au foyer du Marin à Saint Roch : je ne savais pas qu’il était Résistant lui aussi.

 

            Il y avait plus de 3000 personnes au Village. Il n’y avait plus un trou de libre. Tout le monde venait se cacher ici, des familles entières. Mon gosse avait six mois, je le laissais dans la mine de bauxite, dans une caisse en bois, comme le petit Jésus !

 

            Les Allemands sont entrés dans le Revest le 19 décembre 1942, le jour de mon mariage. Le parrain de ma femme était habillé en officier. Quand nous sommes sortis de la mairie, nous avons vu les Allemands sur leurs side-cars. J’ai eu peur qu’ils nous arrêtent à cause de l’uniforme du parrain de ma femme. J’ai toujours craint le pire avec eux. C’est pour cela que nous n’avons pas laissé de survivants lors des combats. Je n’en suis pas fier, mais on savait que l’on était fichu s’ils nous prenaient.

 

            Une fois, Louis Camolli m’a demandé de voler de la cheddite à la mine de bauxite pour faire sauter une centrale électrique dans l’arsenal. Je suis allé voir l’intendant :

- « Moretti, qu’est-ce que vous voulez ? »,

- « Il me faut des munitions »,

- « Quelles munitions ? »

- « Il me faut des munitions, de la cheddite, de la mèche et des détonateurs »,

- « Vous êtes fou ! On n’a pas le droit ! »,

- « Je suis obligé de vous dire qu’il n’y a pas deux solutions : ou bien j’emploie la force, ou bien vous me donnez la clé et vous dites qu’on vous l’a fauchée. »,

- « C’est pas possible, un gentil garçon comme vous qui est un terroriste (3), ce n’est pas possible ! »,

- « Je suis gentil et je ne fais que mon devoir ! ».

L’intendant préféra me donner les clés. Avec ces explosifs, il y eut un « coup de pétard » à Toulon.

Une autre fois, nous nous sommes rendus à Canséri à pied, guidés par un berger, pour transférer une cache d’armes. Sur la route du retour, nous avons croisé un camion allemand. Un jeune Résistant a voulu tirer, je lui ai crié : »Attention, ne tire pas ! ». Heureusement, car dix autres camions remplis d’Allemands et de miliciens (4) suivaient.

 

Souvent je pense que nous avons eu une chance inouïe de ne pas avoir été pris.

 

En mars 1944, Louis Camolli m’avait demandé de prendre des renseignements sur l’hôpital de la Ripelle. J’étais dans mon jardin, au Village, quand j’ai vu passer le gardien du château. Nous nous connaissions, car nos enfants sont nés à dix jours d’intervalle :

- « Ça va ? »,

- « Ça va ! »,

- « Alors, comment ça se passe au château ? »,

- « Ça va, il y a des officiers blessés venant du front de Russie, il y a même un aumônier général. ».

Au fur et à mesure, je prenais les informations.

- « Mais il y a beaucoup d’Allemands qui les surveillent, qui prennent soin d’eux ? »,

- « Oh, non, il y a juste quelques armes, comme ça. »

Á ce moment-là, sort du bureau de tabac le buraliste Monsieur Scotto qui me faisait des signes pour me faire taire.

 

Après le départ du gardien, M. Scotto m’explique :

- « Tu parles à ce salaud ! Il est venu chez moi ; quand j’ai voulu lui donner sa ration de tabac, il m’a pris deux cartouches de cigarettes et m’a dit que si je n’étais pas content, ce n’était pas deux mais cinq qu’il allait me prendre. En retournant son revers de veston, il m’a montré son macaron de milicien et a rajouté que j’allais entendre parler de lui ».

Vers cinq heures ou six heures du soir, j’ai rendu visite à Camolli : « Louis, j’ai les renseignements, mais le père Scotto m’a dit que celui qui me les a donnés était un milicien. Maintenant, il faut que nous fassions attention ».

 

Après avoir vérifié ces dires auprès de Scotto, Camolli est descendu à Toulon. Á son retour, vers neuf heures du soir, Louis m’a dit que nous devions enlever le gardien. Nous nous sommes rendus chez lui, il habitait à « La Folie », sur la route des Favières. Nous avons pris la « 201 » de Laure. Nous nous sommes fait accompagner par son fils Marcel, « car il ne tremble pas » m’avait dit Louis. C’était une nuit de pleine lune. Il fallait éviter de réveiller les Allemands qui étaient à coté de la mairie et ceux de la route du Colombier. Nous avons poussé la voiture au départ du Village et n’avons mis en marche le moteur, qu’après la carrière Bonneviale, au pied du barrage. Quand nous sommes arrivés à « La Folie », Camolli est sorti de la voiture, Marcel est resté au volant prêt à démarrer et j’ai sauté la barrière d’entrée. Alors j’ai appelé. Á moitié endormi, le gardien a répondu :

- « Qu’est-ce qu’il y a ? »,

- « Venez vite, il faut absolument que vous soyez au château ».

Quand il s’est approché, je l’ai mis sur mes épaules, j’ai repassé la barrière et je l’ai bloqué dans la voiture avec une arme sur le ventre. Nous avons roulé jusqu’au pied du barrage. Ça n’a pas été facile de le faire parler, mais nous l’avons menacé de nous en prendre à sa famille. Il a fini par nous dire qu’il n’avait parlé à personne de mes questions, il nous a donné les noms de cinq collaborateurs (5) deux Revestois et trois habitants de la vallée. Nous ne nous doutions absolument pas que ces deux Revestois collaboraient. Ils ont d’ailleurs été condamnés, à la Libération, à des peines de prison. Il m’a dit où était cachée son arme, ce qui m’a permis d’échanger mon vieux « pétard » contre un superbe Lugger. Je suis heureux de dire aujourd’hui, qu’en menaçant de tuer sa famille, nous avons pu éviter de le tuer. Tuer quelqu’un de sang-froid, c’est très dur. Pour sauver les siens, il préféra quitter la région dès le lendemain.

 

Nous avons souffert de la faim pendant la guerre et nous étions prêts à tout pour trouver à manger. Georges Saumas et Graziani avaient volé de la viande. C’étaient deux chevaux qui avaient été blessés à la Chapelle des Moulins. Graziani qui travaillait à la carrière, avait des laissez-passer. Avec un Alsacien, ils sont allés récupérer les deux chevaux déjà transportés aux anciens abattoirs de Toulon, à la Rode. On avait stocké la viande chez Laure. Pendant la nuit, alors que nous découpions les chevaux, les Allemands ont fait une ronde. Avec leurs lampes, ils ont éclairé la salle à travers les vitres. Nous nous sommes vite allongés. Ils ne nous ont pas vus, mais nous avons eu très peur. Nous avons partagé la viande entre tous les villageois : deux tonnes de viande ! …

 

Le jour de l’explosion de la Poudrière, on a « réquisitionné » un car transformé en camion gazogène et qui se trouvait sur la place du Village. Nous avons même utilisé le chauffeur, car conduire un gazogène n’était pas simple. Arrivés aux abords de la Poudrière, nous avons rempli le camion  de nourriture destinée aux Allemands. Au retour, après le croisement de la Chapelle, la Poudrière a explosé. Ça a « pété » fort. Quand nous sommes arrivés au Village, c’était la fête. On a même pu boire du rhum ! Ça faisait une éternité que nous n’en avions pas bu !

Il y avait aussi René Poch qui faisait les fausses cartes de pain. René avait déserté les chantiers de jeunesse. Dans la Résistance, il était devenu guide car il connaissait tous les chemins d’ici à Signes.

 

La Libération du Village :

 

            Le 16 août 1944, nous avons occupé la mairie qui avait été désertée par l’équipe municipale. C’est surtout le téléphone qui nous intéressait. Il n’y en avait que deux dans toute la commune. Les Allemands étaient à coté, dans la campagne David.

 

            Le 19 août, Louis a rejoint Siou Blanc et m’a demandé de les protéger au sud. Avec mon groupe, nous avons monté la garde toute la nuit entre Tourris et le pas de Luqué (col des Morts).

 

            Le 20 août, c’est René Poch qui a conduit les soldats de Siou Blanc au Revest. Il est passé par les gorges de Maréchal et le pas de Luqué. Muraciolli l’accompagnait. Louis Camolli est parti de Siou Blanc vers le Broussan. Il y avait avec lui Médiani et Émile Menconi dit « La Terreur » : c’était un dur, un peu tête brûlée.

 

            Avec deux marins, nous avons attaqué un camion allemand vers  la carrière de Bonneviale. Nous sommes descendus dans la rivière, et en remontant, on a tué les trois occupants. Nous avons récupéré un camion plein d’armes.

 

            Nous avons attaqué les Allemands du Colombier. Ils surveillaient les routes de la Valette et de Toulon. Ils ne s’attendaient pas à l’arrivée du 3ème R.T.A. par le nord. Les onze Allemands ont été tués.

 

- (1) Moretti a pour prénom officiel Dominique, mais au Revest, tout le monde l’appelle Aimé.

- (2) Né le 24 octobre 1890 à Thouars (Deux-Sèvres), l'abbé André Robineau était pendant la guerre directeur du foyer du marin à Toulon. Sous le pseudonyme de Robinson, il appartenait à l'Armée Secrète, organisant le départ des réfractaires au STO vers les maquis. Arrêté à Nice par la Gestapo, l'abbé Robineau sera fusillé dans cette ville le 15 août 1944.

- (3) Sous le gouvernement de Vichy, les Résistants étaient appelés « Terroristes ».

- (4) Les miliciens étaient des Français qui avaient choisi de se battre avec les Allemands, contre les Français.

- (5) Un collaborateur était celui qui donnait des renseignements aux Allemands, contre les Français Résistants.

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