Martin du Revest

De notre correspondant

(Le Monde – Février 1985)

Toulon. – Haut et fier perché sur un piton, à une dizaine de kilomètres de Toulon, Le Revest est un de ces villages varois qui s’enorgueillit de son provençalisme. Avec une trentaine de siècles d’histoire et de beaux vestiges médiévaux, ce gros bourg de trois cents habitants vit resserré autour de sa place, de son église et de ses traditions. Joseph Martin y tient la vedette depuis les récents événements qui ont semé l’émoi au village.

                Joseph Martin pour l’état civil, Jojo pour les villageois, est né au Revest, il y a toujours vécu, il y mourra sans doute. Rond, le teint cuivré, un béret vissé sur la tête, l’œil malicieux et le verbe haut placé, voilà longtemps que chacun s’est habitué à sa silhouette alourdie par un large pantalon soutenu par une paire de bretelles croisées sur le ventre…

                S’exprimant par bribes et onomatopées, Joseph Martin est, sans conteste, le plus calme et le plus affable des Revestois. Quand il n’est pas dans la colline à ramasser du bois ou à cueillir des fleurs et des plantes sauvages il s’enferme chez lui où, entre des repas frugaux, il fait sécher ses « herbes » dont tout le village profite en infusion, onguents ou décoction.

                Joseph aime les bêtes : il a six chats auxquels il a coupé la queue quand ils étaient petits. « Ça les protège contre les vers. » Amoureux de couleurs, il aime à s’entourer d’une multitude d’objets aussi rutilants qu’inutiles : des brocs, des bassines qu’il achète par demi-douzaines dès qu’il touche sa pension d’invalidité. Il aime coudre sur ses vêtements de gros boutons jaunes, bleus ou rouges …

                Autant de fantaisie qui font sourire les gens du village, et certains aimeraient avoir l’insouciance rêveuse du « ravi ».

                Mais voilà … En mai 1984, la mère de Joseph meurt, et la maison où ils vivaient tous les deux revient à un maçon qui avait accepté d’y effectuer des travaux pour en devenir propriétaire à la mort de Mme Martin.

                Désormais, Joseph n’a plus de toit. La municipalité s’en émeut, elle lui prête le local du syndicat d’initiative. Elle lui fait porter des repas chauds. Mais ça ne peut être qu’une solution d’attente. Le maire, le docteur Charles Vidal, préfère demander au tribunal une mise sous tutelle. Un juge est nommé et saisit la gestion des biens de l’hôpital psychiatrique de Pierrefeu (Var).

                Le médecin-chef de l’établissement accueillant également des personnes âgées pense que la meilleure solution est d’hospitaliser Joseph pour une période d’observation précédant une orientation future.

                Il finira sa vie avec des aliénés ou dans un hospice.

                Il a pleuré à chaudes larmes en sanglotant : « Jojo pas fou … Jojo pas vieux ! »

 

La mémoire du village

 

                Dès le lendemain le village s’est mobilisé et a fait circuler une pétition pour s’opposer à la mesure administrative. Quelques-uns n’étaient pas favorables et ont refusé de signer. « Seul, il ne pourra pas vivre en sécurité. Il ne fera que des bêtises. Il a besoin d’être assisté en permanence… » Pour la majorité des Revestois, la solution devait passer par le village. L’administration a accepté de faire machine en arrière et de confier la tutelle à un couple qui aménage actuellement une pièce dans laquelle Joseph pourra vivre.

                Satisfait de cette solution, le maire reste cependant circonspect… « C’est tout de même une grosse charge. L’autre jour, Joseph a été marqué par une séquence d’orage à la télévision. Quand le film a été terminé, il a voulu refaire la tempête et il a versé un grand seau d’eau sur le récepteur ! » Chacun est conscient des imprévus. « C’est un enfant ; il a même ses caprices et ses humeurs mais il n’est jamais violent ni agressif » témoigne Mme Jacqueline Aude qui, comme tant d’autres, fait appel à Joseph quand il s’agit de dater un événement du village : une mort, un mariage, une naissance.

                Joseph est la « mémoire » du Revest. Il sait tout, à quelques jours près, sur la vie écoulée ici, au cours des cinquante dernières années. Parfois même au-delà. Il connaît chacun, surveille les plus petits, alerte les plus grands. Quand un incident mineur vient troubler la sérénité du village, Joseph sert souvent de bouc émissaire. Bris de glace ou courrier disparu… Joseph se prête à l’accusation avant de se rétracter. Toujours le même rituel.

                « Ça nous porterait malheur de le faire partir », affirme une vieille femme. Les autres autour sourient mais n’en pensent pas moins.

                Lui ne dit rien ou presque. Il a repris le chemin de la colline et, de temps à autre, il se rend au cimetière pour répartir plus équitablement les fleurs.

 

José Lenzini

 

Je vous envoie cet article paru dans « Le Monde » de ce week-end. On devient célèbre dans ce village !

 

Ici tout va bien. Nous avons dîné hier soir chez Sylvie. Ce week-end nous étions à Lille. Ça tient pour le 17 février. Ce serait bien d’arriver le vendredi 15 au soir pour qu’on puisse se coucher à Combles le 16.

 

Sinon, beaucoup d’activités. Des soirées (j’ai invité des amis de Sciences Po à la maison), des potes (mes collègues de bureau nous ont offert un objectif pour l’appareil photo) et du travail (avec mes nouvelles attributions, j’ai la tête pleine !).

 

Catherine va bien, elle a pris quelques jours de congé qui lui restaient de 84.

 

J’ai reçu beaucoup de lettres de vœux pour répondre aux miennes.

 

Bon. Je vous écris bientôt.

 

Bises à tous les deux et à toute la famille.