Dionisi présente la stèle à la mémoire de Raimu

                                                                                                par Raoul Noilletas

 

Au « Cyprès », la bastide dardennaise du poète Philippe Chabaneix, le sculpteur Dionisi a présenté à un aréopage d’artistes la maquette du projet de stèle dédiée à la mémoire du grand Raimu.

Un peu avant la lisière du Revest, un chemin pierreux pris à main gauche, grimpe au flanc de la colline qui ferme le vallon boisé. Quelques tours de roues dans le silence vert, au milieu des arbres dont la parure reste éternellement printanière. Ce sont les seigneurs de la sylve provençale : le cyprès en forme de quenouille vert sombre ; les pins dont les hautes ramures sont auréolés de lumière, et les oliviers où le vif argent scintille à la pointe des tiges.

Le cyprès, la bastide des poètes, des peintres et des copains.

 

La restanque des Muses :


La réunion de deux petits bâtiments quillés sur la restanque ensoleillée, compose cet agreste relais des muses. Le cabanon qui jouxte, mais à un niveau moins élevé, l’humble écurie de l’ânon qui, autrefois, reliait cet asile champêtre au hameau, forme un tout aujourd’hui. Aux trois petites pièces classiques du bastidon, s’ajoute l’humble étable de  crèche calendale entièrement rénovée et le tout est relié par un pittoresque escalier intérieur qui débouche devant l’arrondi d’une imposante cheminée de briques rouges. Ce plan aménagé en reliquaire du souvenir, donne à la bastide son caractère particulier et son climat d’évasion.

Cet ensemble tout en guingois, c’est « Le Cyprès », connu de tous les rêveurs à la lune, des peintres, des artistes, ceux de Paris et des « ailleurs ».

Le regretté docteur Jacques Chabaneix, médecin de marine, poète sous le nom de Nervat, qui comme les seigneurs lettrés de la Renaissance, réunissait en lui tous les dons, créa ce relais à la fois de la méditation et de la douceur de vivre. Après avoir parcouru le monde, des Antipodes à Majorque, c’est là que, finalement, il jeta son ancre de mouillage, dans cette calanque de verdure où triomphent le cyprès, le pin et l’olivier.

Son fils, le poète Philippe Chabaneix, deux fois couronné par la ville de Paris, en a fait le rendez-vous des muses et des amis. Mais, ce jour-là, il n’était pas là.

Retenu à Paris, il avait confié à la charmante Mme Chabaneix Germaine pour les copains) le soin d’accueillir un composite aréopage, chargé de juger le remarquable projet de Dionisi, ancien prix de Rome de peinture, qui présentait une admirable maquette d’hommage à la mémoire de Raimu.

Il y avait là, à côté de l’accueillante et dévouée Mme Chabaneix, souriante maîtresse de maison, Mme et l’éminent graveur Decaris, qui fut, à quarante deux ans, le plus jeune membre de l’Institut ; Mme  et M. Fassino, l’actif président des Amis de Jules Raimu ; Mme et le peintre de talent Echevin, venus en voisins ; le doyen Bouguès qui fut l’animateur de l’ancien « Glacier » ; René Nicolas, délégué aux monuments historiques et d’autres amis venu d’un peu partout.

 

Et puis voici des vers …

 

            Le torse nu, luisant de sueur, Dionisi, devant un feu de bois qui brasillait, surveillait en rôtisseur improvisé les gigots empalés dans une longue broche. Il fignolait son chef-d’œuvre culinaire, le chef coiffé d’un immense galurin de paille semblable au chapeau des gauchos. Comme Decaris l’a qualifié de Napoléon des Restanques, notre Dionisi, Corse-Toulonnais, influence curieuse des patronymes, il ressemble à Dionysos, est toujours fier d’arborer son couvre-chef impérial en l’occurrence le petit chapeau d’Austerlitz découpé dans du carton.

Decaris, qui a un joli brin de fantaisie poétique à la pointe de son burin spirituel, sous un olivier, est en train de composer dans le souffle brugolien, une balade dédiée aux « quinze grands buveurs réunis autour de la table ». On entend : « Alors, cette balade, monsieur le graveur, ça vient ? ».

            Si ça vient ! Voici, sec comme un blanc, notre aède des restanques qui déclame, entre deux pastis, sa balade improvisée : « Nous étions quinze grands buveurs ». Du fait, le compte y était. Nous étions quinze qui, au passage, avons retenu les strophes.

 

Et l’on dira après cela, que le grave Institut de France n’aime ni Villon, ni Hugo !

 

Le déjeuner du Cyprès :

 

            Pauvre déjeuner de Souceyrac ! Mais tu n’étais qu’un casse-croûte comparé au déjeuner du « Cyprès » !

            Les quinze grands buveurs en portent témoignage devant l’Eternel. Le tout était arrosé, cela va de soi, d’un de ces jolis vins de chez nous qui font rire et chanter, venu en droite ligne (euh !) de la Voulte, où sous l’œil bienveillant de M. René Nicolas, on peut provoquer gratuitement dans son cellier, des « hémorragies » septembrales à gogo !

            C’est donc à table, qu’on a examiné la maquette, une stèle d’une rare harmonie de lignes, surmontée du buste d’hermès du célèbre Raimu. C’est un projet admirable qui sera soumis à l’agrément de Mme veuve Esther Raimu, qui dit adieu à Paris pour être châtelaine d’Aups.

            On parle poésie et peinture. Signalons en passant que Philippe Chabaneix, notre poète national, retenu à Paris (Lutèce ne lâche pas facilement ses proies) avait adressé son message, un quatrain que l’on déguste comme une friandise : du rêve et de l’esprit.

 

Au milieu de ces croix, sur cette pierre sombre,

On ne lit plus qu’un nom par endroit effacé ;

Mais voici que dans l’air qui paraît moins glacé

Montent des chants d’oiseaux, jaillis de la pénombre.

 

            On bavarde. Nous apprenons que l’excellent peintre Echevin doit rejoindre, d’un coup d’aile San Francisco, où la plus grande galerie présente ses œuvres récentes.

           

            Mais l’heure du café disperse les convives. Nous voici dans le « sanctuaire rustique ». Partout sur les murs des ex-voto : poèmes, peintures, gravures, objets insolites et souvenirs curieux.

 

            Admirons un portrait du regretté docteur Chabaneix, buriné avec art par Decaris et un autre portrait mais à l’huile, du poète disparu peint par l’admirable pinceau de Dionisi.

 

L’énigmatique Toulonnaise :

 

            C’est Dionisi qui souleva la discussion. Certes, on sait bien que cette « Toulonnaise » est une œuvre à rallonge : les poètes de passage y ont rajouté quelques rimes, imagées par le spirituel Decaris. Mais le début pose une énigme que les oedipes du bastidon n’ont pu élucider. On sait seulement que le point de départ est un lambeau de chanson du temps de la Marine à voile. Mais laquelle ? On demande aux lecteurs de nous tirer de l’incertitude des hypothèses. Voici l’objet de la discussion :

 

S’il fallait pour que la France gagne

Donner Paris, oui, nous le donnerions.

Nous donnerions, La Flandre et la Bretagne,

Mais notre Toulon, nous se le garderions.

Ciel ! Ciel ! Conservez-nous

Toulon, Ollioules, La Seyne et la Valette.

Ciel ! Ciel ! Conservez-nous

Ce beau pays que nous aimons tant tous !

 

 

                Sortira-t-il un Sphinx toulonnais de l’ombre, pour nous apporter, pauvres oedipes ignorants, la réponse que nous attendons ?

 

            Mais, déjà, les premières pulsations du crépuscule préludent au congé. Un dernier regard sur ces pins, ces oliviers, ces cyprès qui dégringolent dans la vallée. On voudrait s’attarder, nouer le dialogue, car ces arbres ont une langue bien accordée à l’âme.

            Mais, c’est, hélas ! l’heure du départ

 

Sources : article de presse de Raoul Noilletas, République/Le provençal du mardi 4 octobre 1966.

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