Lettre de  M. Theisseire Jean

Instituteur à l’école de Dardennes de 1970 à 1999

 

«  Quels furent mes engagements qui allaient dans le sens de la loi 1905 ?

 

·                   Faire en sorte que notre Education Nationale soit meilleure que la confessionnelle, qu'elle donne une instruction solide et promotionnelle, qu'elle soit une formation à l'esprit critique, au respect des autres, à la solidarité, bref à la citoyenneté.

·                   Formation à l' esprit critique: quand j'ai été nommé directeur des garçons en 1970 à Dardennes, il y avait une coutume dans l' aire Toulonnaise (révoltante à mes yeux), qui sous prétexte d' apprendre l' épargne aux élèves, consistait à récolter l' argent qu' ils apportaient sur leur compte et en tenir les écritures, transformant les instits en collecteurs de fonds pour la Caisse d' Epargne de Toulon (celle qui a payé la construction du Lycée confessionnel de la Cordeille en achetant à prix d'or aux curés, l'emplacement actuel de leur siège, près de la place de la Liberté!!)

 

Comme nous avions besoin de maillots pour nos rencontres sportives, nous en avons demandé à cette banque, en précisant "sans publicité". La réponse fut négative. Je lus cette réponse à mes élèves de CM2 en dénonçant les cadeaux personnels faits aux instis collecteurs et les bénéfices  que la Caisse d'Epargne engrangeait. La révolte née, nous décidâmes de répondre et ce fut un excellent exercice collectif de français bien argumenté qui se terminait par cette conclusion -en raccourci- : "pas de maillots, plus d'épargne". Trois jours après, un employé de cet organisme nous apportait, à l' Ecole, des maillots neufs sans publicité.

Par cette action, mes élèves avaient compris une démarche de réflexion et une démarche d'action par l'établissement d'un rapport de force et le poids de celui- ci quand il est l'émanation d'un groupe solidaire et déterminé.(et à partir de là ils n' apportèrent plus d' argent à l' Ecole, de leur propre chef)    

·                   La tolérance et la Laïcité : j'avais demandé à un élève maghrébin de nous parler de la religion musulmane: l'Islam. Ses informations et la discussion permirent aux enfants de connaître autre chose que la religion catholique, de découvrir que certains n'avaient pas de religion et s'en portaient très bien, et qu'ils étaient plus libres que les autres car non soumis à des dogmes contraignants, surtout influents sur des esprits fragiles et vulnérables et qu'ils avaient leurs propres libre-arbitre et libre-pensée.

 (Tolérance et laïcité qui ne furent pas respectées plus tard à la cantine, qui servait,   malgré mes multiples interventions, du poisson le vendredi, imposant ainsi à tous, un dogme de la religion catholique, avec -si j'ose dire, la "bénédiction" de la municipalité à cette initiative sectaire.)

 

·                   La vie collective et l’activité physique par l’envoi en classe de neige, après une rude bagarre avec le Maire, M. Vidal, qui ne voyait pas la nécessité d’envoyer des enfants de la campagne… à la montagne.

Encadrant les stages de formation aux C.E.M.E.A. (Centres de Formation aux Méthodes d’Education Active, organisme de formation des cadres de centres de vacances et classes de neige) et dirigeant saisonnièrement un centre de classe de neige à 04 Jausiers, j’ai du développer tous les arguments que j’avais acquis pour le convaincre. J’y arrivais mais il y mettait une condition : que les classes de CM2 de Dardennes et du Revest partiraient en alternance une année chacune : mon accord fut immédiat, ce qui était bon pour Dardennes l’était aussi pour le Revest.

De la même façon, il a fallu batailler pour envoyer ces élèves à la piscine et à la patinoire, et ce fut accepté dans les mêmes conditions.

Ainsi ils purent sortir de leur cadre scolaire pour découvrir une autre façon de vivre à travers la vie collective et ses richesses comme le tissu relationnel, le respect des autres, de la citoyenneté, d’autres habitudes alimentaires, d’autres milieux et professions, et surtout une cure de santé car 1 heure après l’arrivée à 1000m d’altitude s’installe dans nos organismes une polyglobulie (fabrication accélérée de globules rouges) bénéfique pendant le séjour et qui se stabilise après 3 semaines à cette altitude pour se maintenir pendant plusieurs mois après le retour ( on peut d’ailleurs se demander ce que valent, dans ce domaine, les classes actuelles de l’ODEL- Var qui durent … 9 jours ! , mais on peut dire ainsi que le nombre de classes a doublé !

·                   L’ouverture d’esprit en sortant du carcan des programmes ministériels, en créant un labo photo dans le studio inoccupé des appartements de fonction. Après 16h30, séance d’initiation à la photo pour les élèves volontaires –gratuité totale pour eux … et bénévolat pour moi ;  en les initiant à la prise de vue, aux développements pellicule et papier, aux trucages, aux comptes rendus explicatifs pour les camarades non présents. Ce qui était, outre la technique, une activité de lecture d’images –plus tard dans  les programmes de la classe de 5°- qui aida les élèves à ne plus rester bêtement collés à la TV (comme le souhaite M. Le Laye, président de TF1) en leur permettant de prendre du recul par rapport à l’image et ainsi de ne plus les gober bêtement (Nous avions fait un trucage 30 x 40 cm d’une soucoupe volante et l’avons présenté le lendemain à toute la classe, avec explications et conclusion : c’est pareil au ciné et à la télé ! et un point de gagner !!).

Je pourrais en écrire ainsi, des pages et des pages.

 

Quand le groupe scolaire a été créé, en 1976 avec plus de 3 classes, ( où le groupe écrase l’individu sans l’enrichir et celui-ci ne peut plus enrichir le groupe - j’avais fait le choix toute ma carrière de ne travailler que dans des villages et jamais plus de trois classes-), avec des classes plus petites, un bâtiment alu-béton, une cour minuscule par rapport au nombre d’élèves, aucune concertation avec les usagers – parents, enseignants-, un ras- le- bol du corset des programmes et de la quête de « résultats » au collège, c’est à dire des bonnes notes, je demandai à Mme Caron , Inspectrice des Maternelles si elle était d’accord pour que j’exerce à l’Ecole de Dardennes devenue alors –en 1976-Ecole Maternelle. Réponse : savez vous jouer, chanter, danser, bricoler, écouter, observer, raconter des histoires, avez-vous les vertèbres souples ? si oui allez-y ! Je fus ainsi le premier homme en maternelle dans le Var. (la 1ère  conférence pédagogique ne fut pas sans mal : une centaine d’institutrices et moi seul au milieu, regardé comme un cheveu sur la  soupe !).

 

En Maternelle, je fus beaucoup plus libre pour me donner les moyens de mettre en conformité ma conception de l’Education (issue en grande partie des idées des CEMEA) avec mes actes.

 

Le labo photo fut transféré à l’intérieur de l’Ecole, dans la « cuisine » sous le préau, pour me permettre de proposer une initiation –positif négatif- avec des éléments recherchés dans la cour, par 3 ou 4 enfants, pendant les heures scolaires, les autres étant pris en charge par l’ATSEM  (agent territorial spécialisé en école maternelle) en accord avec ces activités d’éveil.

La restanque à l’arrière des préfabriquées se transforma en basse cour avec poules, lapins, biche, cochons vietnamiens, chèvre, bouc, parfois perdreaux et même moutons noirs du Verlay (le Puy en Velay, cette ville de Haute Loire dominée par une immense statue religieuse, comme au Mandarom près de Castellane !)

Les animaux étaient  nourris par les enfants qui ramenaient de la maison des épluchures et les distribuaient aux animaux. Ils ramassaient les œufs qui étaient tirés au sort et emportés chez eux, (chacun avait le sien avant de passer à un autre cycle complet de distribution) ou utilisés pour confectionner, eux-mêmes des gâteaux pour les anniversaires.

 Des jeux de cour furent construits par mes soins, ou avec l’aide des employés municipaux, ou avec des copains mais toujours après une proposition de la conseillère pédagogique en EPS, ou avec son assentiment, donc avec l’accord de ma hiérarchie : un pont de singe, un téléphérique, une cage à écureuils, un mur d’escalade, une pataugeoire, un tunnel en buses de béton… Je vous fais grâce des batailles menées auprès de la municipalité pour obtenir ces aménagements non conventionnels et des explications et justifications pédagogiques à donner pour transformer peu à peu cette cour en terrain d’aventures où les enfants pouvaient agir et prendre des risques mesurés et formateurs : pas un seul accident scolaire en 25 ans (Une cour d’école dans l’esprit de beaucoup c’est…goudron-goudron ou…goudron-béton !).

En même temps il y eut quelques bicyclettes de récupération, puis celles des élèves : il a fallu expliquer, là encore, aux enfants et aux parents que :

-                    le vélo de chacun devait servir à tous et qu’apprendre à prêter est un acte relationnel riche de civisme et de générosité,

-                    que l’acquisition de l’équilibre était formatrice de l’affinement  des terminaisons nerveuses au bout des membres, et  indispensable pour l’écriture, que la bicyclette était favorable au balayage du champ de vision (obstacles fixes, mobiles et/ou imprévus), à l’anticipation visuelle que cela exige et qu’on retrouve comme nécessaire  dans les derniers travaux sur les compétences à acquérir pour l’apprentissage de la lecture.

 

J’ai organisé des classes de découvertes : du bord de mer à Porquerolles, de la montagne  à Seyne les Alpes –là encore les premières dans le département, pour les maternelles.

 

·                   mer, avec « optimists » à fond transparent (aménagés par moi) pour une vision sous-marine -4 enfants-, tirés à petite vitesse, comme des wagons, par un zodiac, sur des hauts fonds, découverte de la vie aquatique au bord, baignades, promenade sur l’île, initiation à la plongée (grâce à un parent, M. Pisson, alors responsable du caisson hyperbare de St Anne, maître nageur diplômé, qui avait installé deux sorties supplémentaires à sa bouteille d’air comprimé, et qui nageait avec un enfant dans chaque main, tous trois munis d’un casque et d’un embout). Cette classe était organisée en commun avec le CP de Mme Bertodon, du groupe scolaire.

·                   montagne, sans activité ski de descente (déconseillé avant 6/7 ans), mais recherche de traces d’animaux, sorties en raquettes avec un animateur en écologie, découverte du torrent de la Blanche, d’une bergerie / étable d’altitude, de la forêt, …et baptême de l’air en passant, à l’aérodrome de Vinon  (Fallait-il que les parents et l’Inspectrice d’alors me fassent confiance pour permettre ces activités !! Ils avaient compris comme moi, combien elles étaient plus enrichissantes, et en même temps complémentaires au travail fait en classe !!) Ouverture vers les autres : nous avons reçu, dans notre  Ecole,  quelques classes venues du Revest ou de l’extérieur avec qui nous avions des échanges conviviaux, comme la castagnade à Dardennes ou plus culturels comme la  rencontre avec le peintre Plagnol à Toulon ou la visite du musée Picasso à Antibes, organisées par Mme Bertodon.

Le préau a vu la naissance d’une grande fresque, réalisée par les élèves en plusieurs séances, grimpés sur un échafaudage et sous la direction du peindre JP Giacobazzi (un copain des colo du Logis du Pin).

 

Nous « sortions » une fois par semaine dans les environs (actuellement recouverts de lotissements et maisons), souvent à la ferme de Mme et M. Musso Jacquie et Francis, toujours accueillants et disponibles pour répondre aux questions.

 

Nous avons fait beaucoup de travail sur les contes, sans support illustré pour développer l’imaginaire et avec images pour comprendre les effets de plongée, contre- plongée, la place et le rôle de la musique ou du bruitage (par exemple en écoutant, les yeux fermés le film qui passait et déterminer les phases d’action : «le Roi et l’Oiseau » est un support fantastique pour ce travail).

 

Comme je pense que nous devons expliquer notre travail aux familles, créer un lien autre que le carnet de correspondance (qu’on commence à voir apparaître en Maternelle !), les faire participer à ce que vivent leurs enfants, 6 ou 8 h /jour hors de leurs regards, j’invitais les parents à venir passer une demi journée à l’Ecole, quand ils voulaient dans l’année, et même plusieurs fois, mais sans dépasser 2 personnes à la fois afin de ne pas créer de situation artificielle, style « journée portes ouvertes ». Quelle découverte de se retrouver avec leurs propres souvenirs, avec la vie d’une classe, avec le comportement de leur enfant dans une situation méconnue.

Il n’y eut que des bénéfices à tirer de ces expériences : enfants fiers de montrer leur travail en présence de Papa, Maman, ceux-ci découvrant souvent des attitudes inconnues à la maison, relations plus conviviales avec l’Ecole, parents devenus « avocats » de l’éducation.

 

Nous faisions une fête de fin d’année (Je  n’aime pas le mot kermesse qui contient « messe ») où les enfants :

·                   apportaient des jouets qu’ils n’utilisaient plus, -mais en bon état- pour en faire des lots à gagner aux cours des jeux alors organisés,

·                   préparaient glaces et gâteaux pour les parents qui venaient,

et tout cela dans le respect d’un des trois principes fondamentaux de l’Ecole publique : LA GRATUITE .

Depuis 1976, tout a été gratuit à la maternelle de Dardennes : pas de participation à une coopérative, aucune activité  ou fête payante ! La municipalité, qui gère de par la loi, le fonctionnement de l’Ecole communale, avait à ma demande, augmenté sa participation pour ne pas faire payer les familles et transformer l’Ecole publique en Ecole privée, fonctionnant avec des fonds privés. Les enseignants ne sont pas des banquiers et les parents des tire-lire.

 Nous faisions des sorties à la mer, pour approvisionner l’aquarium, pour nous baigner –dans le stricte respect de la réglementation (périmètre de baignade artisanal- et efficace-, maître nageur sauveteur –parent pompier ou autre-, des sorties un peu folles comme la traversée du canal souterrain des Arrosants avec bottes et lampes électriques, sauts de restanques dans la colline, sorties à thème comme pour les plantes aromatiques avec exercices gustatifs de reconnaissance.

 

Toutes ces activités ont pu être réalisées grâce :

·                   à une coopération indispensable avec les 2 autres acteurs de l’Education que sont les parents et la municipalité et son personnel attaché à l’Ecole (et je les remercie)

·                   à une grande compréhension et au soutien des deux Inspectrices qui avaient la Maternelle de Dardennes sous leurs responsabilités successives : Mme Caron, puis Mme Baudillon (et je les remercie)

·                    Je les ai encore plus appréciées quand j’eu à faire à un inspecteur « généraliste » les 4 ou 5 dernières années, et  avec qui c’était la bagarre permanente, jusqu’à demander l’arbitrage de l’Inspecteur d’Académie ! Quand on a des convictions il faut les défendre envers et contre tout.

 

Ce type d’Ecole, moyen privilégié d’Education Laïque et citoyenne, reste le meilleur système de formation des individus pour un monde sans religion ou secte, (une religion n’est elle pas une secte qui a réussi ?) sans égoïsme, tolérant, généreux, solidaire et restera le dernier rempart contre de nouveaux maux que sont la marchandisation, le consumérisme, l’intégrisme, la grégarité.

 

Bon courage, l’action est maintenant votre affaire à tous. »

 

 

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